La popularité exceptionnelle et le leadership charismatique de Ousmane Sonko feraient-ils de lui un dirigeant naturellement prédisposé à l'autoritarisme, voire au totalitarisme, une fois pleinement installé au pouvoir ?

Cette inquiétude mérite d'être examinée sérieusement. Non parce qu'elle serait nécessairement fondée, mais parce qu'elle touche à une question centrale de toute démocratie : comment empêcher qu'une forte légitimité populaire ne se transforme en concentration excessive du pouvoir ?
Cependant, la réponse exige davantage une analyse sérieuse que des intuitions ou des procès d'intention. Elle exige de revenir aux enseignements de l'histoire et de la science politique.

Depuis les travaux de Max Weber, l'un des fondateurs de la sociologie moderne, nous savons que le charisme constitue une forme particulière de légitimité politique. En effet, certains dirigeants bénéficient d'une autorité qui dépasse les institutions et repose sur la confiance personnelle que leur accordent leurs partisans. Mais Weber n'a jamais affirmé que le charisme conduisait mécaniquement à l'autoritarisme. L'histoire confirme cette prudence.

Nelson Mandela disposait d'une autorité morale immense après vingt-sept années d'emprisonnement. Charles de Gaulle incarnait à lui seul une part considérable de la légitimité politique française après la Seconde Guerre mondiale. Lech Wałęsa en Pologne, Václav Havel en Tchécoslovaquie ou encore Lula au Brésil furent également portés par des mouvements populaires puissants et une forte identification collective.
Pourtant, aucun de ces dirigeants n'a construit un régime totalitaire. Le simple fait d'être populaire ne permet pas de prédire le comportement futur d'un dirigeant. Les dérives autoritaires apparaissent rarement à cause de la seule personnalité d'un leader. Elles émergent généralement lorsque plusieurs conditions se combinent comme l'affaiblissement des contre-pouvoirs ; la soumission de la justice ; la restriction des libertés publiques ; la neutralisation de l'opposition ; la concentration progressive du pouvoir exécutif ; l'effondrement des mécanismes de contrôle démocratique.

En clair, le problème n'est pas l'existence d'un leader fort. Le problème apparaît lorsque les institutions deviennent faibles. L'exemple d'Adolf Hitler peut illustrer les dangers du charisme politique. Pourtant, son ascension ne peut être comprise sans l'effondrement institutionnel de la République de Weimar, la crise économique et l'incapacité des élites traditionnelles à défendre l'ordre démocratique.
À l'inverse, l'appartenance aux élites administratives, bureaucratiques ou technocratiques n'a jamais constitué une garantie démocratique. Augusto Pinochet au Chili, Alberto Fujimori au Pérou, Hosni Moubarak puis Abdel Fattah al-Sissi. De nombreux régimes durablement autoritaires ont été dirigés par des hauts fonctionnaires, des militaires ou des gestionnaires de l'appareil étatique plutôt que par des leaders révolutionnaires portés par des mobilisations populaires.

Le cas de Paul Biya au Cameroun est particulièrement instructif. Formé au sein de la haute administration, il est devenu l'une des figures les plus emblématiques de l'hyperprésidentialisme africain. Ces exemples rappellent une leçon fondamentale : le risque autoritaire ne dépend pas principalement de l'origine sociale, professionnelle ou intellectuelle d'un dirigeant. Il dépend de son rapport aux institutions et des limites qu'il accepte de reconnaître à son propre pouvoir.

Dans le débat sénégalais, une contradiction mérite d'être soulignée. Depuis plusieurs années, certains présentent Ousmane Sonko comme un danger potentiel pour la démocratie en raison de son influence populaire. Pourtant, ces mêmes observateurs ont souvent manifesté beaucoup moins d'inquiétude face à certaines formes de concentration du pouvoir observées sous des régimes plus classiques ou plus proches des élites administratives traditionnelles.
Une analyse rigoureuse ne peut pas appliquer des critères différents selon les personnes concernées. Si l'on considère qu'une forte popularité constitue un danger, il faut démontrer en quoi cette popularité menace concrètement les institutions. Si l'on considère au contraire que les institutions sont capables d'encadrer le pouvoir, alors cette règle doit s'appliquer à tous les dirigeants. Les principes démocratiques ne changent pas selon les préférences politiques.

Aucune démocratie mature ne repose sur la confiance aveugle envers un homme. Mais aucune démocratie sérieuse ne repose non plus sur la présomption permanente de culpabilité. La question n'est pas de savoir si un dirigeant est populaire ou non. La question est de savoir si les institutions disposent des moyens nécessaires pour le contrôler. La démocratie ne consiste pas à choisir entre le peuple et les institutions. Elle consiste à organiser leur équilibre. Ainsi, le véritable débat n'est pas de savoir si Ousmane Sonko deviendra un jour autoritaire. Personne ne peut répondre sérieusement à une telle question avant les faits.
Le véritable débat consiste à s'assurer que le Sénégal dispose d'institutions suffisamment solides, d'une presse suffisamment libre, d'une justice suffisamment indépendante et d'une société civile suffisamment vigilante pour empêcher toute dérive, quel qu'en soit l'auteur.
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