Les grandes ruptures politiques ne sont presque jamais justifiées par leurs auteurs comme des abandons. Elles sont souvent présentées comme des ajustements, des corrections, des rééquilibrages ou des adaptations rendus nécessaires par les réalités du pouvoir. Le vocabulaire change, mais la logique demeure : il ne s'agit jamais, officiellement, de renoncer au projet ; il s'agit de le rendre plus « réaliste », plus « responsable » ou plus « gouvernable ».
Le 1er juin 2026 ne restera peut-être pas dans l'histoire du Sénégal comme la date d'un simple remaniement ministériel. Il pourrait marquer un moment beaucoup plus profond : celui où le pouvoir et le Projet ont cessé de marcher ensemble.

Pendant des années, des milliers de Sénégalais ont cru que la victoire électorale de 2024 ne constituait pas seulement une alternance politique, mais l'aboutissement d'un long processus de rupture.
Ils n'avaient pas seulement élu un Président ; ils avaient voté pour un Projet. Un projet de souveraineté, de justice, de transformation de l'État, de réhabilitation de la dignité nationale et de refondation démocratique. Or, les événements récents ont fait naître chez une partie importante des militants une interrogation fondamentale : le pouvoir peut-il continuer sans le Projet ? C'est cette question, bien plus que le destin de deux hommes, qui traverse aujourd'hui le débat politique sénégalais.

L'erreur serait de réduire la situation actuelle à un conflit personnel entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
Les hommes comptent. Mais les idées comptent davantage. Ce qui est en jeu n'est pas uniquement une relation politique ; c'est le rapport entre une légitimité institutionnelle et une légitimité historique.

La première provient de l'élection et de la Constitution. Elle confère au Président la plénitude de ses prérogatives. La seconde est née bien avant l'exercice du pouvoir. Elle s'est construite dans les années d'opposition, les emprisonnements, les sacrifices militants, les mobilisations populaires et la promesse d'une rupture avec les pratiques de l'ancien système. Ces deux légitimités ont longtemps marché ensemble. Aujourd'hui, elles semblent emprunter des chemins différents. C'est précisément cette dissociation qui nourrit le sentiment de rupture exprimé par une partie de la base.

L'histoire politique du Sénégal a déjà connu une telle bifurcation. Au lendemain de l'indépendance, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia incarnaient ensemble les espoirs de la jeune nation. Pourtant, derrière cette unité fondatrice se dessinaient deux conceptions différentes du devenir du Sénégal. Mamadou Dia souhaitait accélérer les transformations économiques et rompre plus profondément avec les structures héritées de la colonisation. Senghor privilégiait une évolution plus graduelle, davantage compatible avec les équilibres institutionnels et diplomatiques.
La crise de décembre 1962 ne fut pas seulement un affrontement constitutionnel, comme encore aujourd'hui. Elle consacra la victoire d'une certaine conception du pouvoir sur une autre. Avec le recul, beaucoup d'historiens y voient moins une querelle d'hommes qu'un moment où un projet politique fut redéfini au profit d'une autre trajectoire.

Vingt-cinq ans plus tard, le Burkina Faso connut une autre rupture historique. Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est renversé et assassiné. Blaise Compaoré ne présente pourtant pas son action comme un abandon de la révolution. Il parle de « Rectification ». Ce choix des mots est révélateur. Les projets politiques ne sont presque jamais abandonnés en assumant leur abandon. Ils sont d'abord « adaptés ». Puis « rééquilibrés ». Ensuite « normalisés ». Enfin, ils deviennent méconnaissables. La force de la « Rectification » ne résidait pas seulement dans les décisions prises. Elle résidait dans la capacité à faire croire que l'on poursuivait le même chemin alors que la direction avait changé.
Le Sénégal d'aujourd'hui n'est évidemment pas le Burkina Faso de 1987. Comparer ne signifie pas confondre. Mais les sociétés africaines ont gardé en mémoire ce mécanisme : celui par lequel une révolution peut progressivement changer de nature sans jamais reconnaître qu'elle est en train de changer.

Ces évolutions ne relèvent pas du hasard. Max Weber distinguait déjà la légitimité institutionnelle de la légitimité charismatique. Robert Michels montrait que toute organisation tend progressivement à produire une élite dont les intérêts s'autonomisent de ceux de la base. Samuel Huntington expliquait que les mouvements révolutionnaires connaissent toujours une tension entre la mobilisation qui leur permet de conquérir le pouvoir et l'institutionnalisation nécessaire à son exercice. Antonio Gramsci rappelait enfin qu'un projet politique ne survit durablement que s'il conserve son hégémonie culturelle, c'est-à-dire sa capacité à faire vivre les idées qui lui ont donné naissance.
Toutes ces analyses convergent vers une même conclusion : le principal danger qui menace un projet de transformation ne vient pas toujours de ses adversaires. Il peut naître au cœur même du pouvoir qu'il a contribué à conquérir.
C'est peut-être là que se situe la véritable nouveauté sénégalaise. Pendant des années, les militants ont cru que le pouvoir était le prolongement naturel du Projet. Les événements récents semblent suggérer qu'ils peuvent désormais suivre deux trajectoires distinctes. Le pouvoir poursuit sa logique propre : compromis, équilibres institutionnels, alliances, gestion de l'État. Le Projet, lui, continue d'être défendu par une base militante qui mesure chaque décision à l'aune des engagements pris devant le peuple. Cette séparation explique pourquoi une partie des citoyens ne parle pas seulement d'un changement de gouvernement. Elle parle d'une rupture politique. Non parce que la Constitution aurait été violée. Mais parce que le pacte moral qui liait le pouvoir au Projet leur semble profondément altéré.
L'histoire des grandes transformations politiques enseigne une leçon constante. Les révolutions échouent rarement parce qu'elles sont immédiatement vaincues. Elles s'épuisent plus souvent lorsqu'une nouvelle élite s'installe au sommet de l'État et remplace progressivement la logique du Projet par celle de la conservation du pouvoir. Les militants deviennent spectateurs. Les combattants sont remplacés par des gestionnaires. Les sacrifices cèdent la place aux carrières. Les convictions s'effacent devant les calculs. Et, peu à peu, ceux qui avaient porté la rupture découvrent qu'ils ne reconnaissent plus l'œuvre à laquelle ils avaient consacré leur engagement.
L'histoire ne dit pas que le Sénégal est condamné à revivre les trajectoires du passé. Elle rappelle simplement que toute révolution est confrontée à une question décisive. Comment exercer le pouvoir sans cesser d'être fidèle au Projet qui a rendu ce pouvoir possible ? C'est cette question qui se pose aujourd'hui. Et c'est de la réponse qui lui sera apportée que dépendra peut-être le jugement que l'histoire portera demain sur cette séquence politique. Car les peuples pardonnent souvent les erreurs. Ils pardonnent plus difficilement l'oubli.
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