L'entretien de Ndeye Fatou Guedel Mbodji avec Moustapha Diop (Walf TV), dans le sillage de la nouvelle politique sémantique du pouvoir présidentiel, a le mérite de mettre en lumière une évolution qui dépasse le cas d'une personnalité. Il révèle un phénomène plus profond : la difficulté, pour certains acteurs politiques, d'assumer l'histoire réelle de leur propre trajectoire.
À chaque tentative de justification, une tension apparaît. D'un côté, il est affirmé que le soutien au président Bassirou Diomaye Faye relèverait d'un choix personnel, indépendant de toute autre considération. De l'autre, il est soutenu qu'aucune dette politique ne lierait ceux qui ont rejoint le pouvoir à Ousmane Sonko.

Cette position soulève une question de fond : peut-on effacer les conditions politiques qui ont rendu possible une ascension ?
En science politique, les trajectoires individuelles ne sont jamais uniquement le produit des qualités personnelles. Elles résultent également de réseaux de confiance, de stratégies collectives, de rapports de force et de décisions prises à des moments décisifs. C'est précisément ce qui rend difficilement contestable un fait historique : la trajectoire politique de Bassirou Diomaye Faye est indissociable de celle d'Ousmane Sonko.

Avant son accession à la présidence de la République, Diomaye n'avait jamais exercé de mandat électif. Son expérience politique s'est construite au sein de PASTEF, dans les responsabilités qui lui ont été confiées et dans la relation de confiance établie avec Ousmane Sonko. Plus encore, c'est ce dernier qui, dans un contexte politique exceptionnel, l'a désigné comme candidat à l'élection présidentielle.
Reconnaître cette réalité n'enlève rien aux qualités personnelles de Bassirou Diomaye Faye. Cela revient simplement à rappeler qu'en politique, le mérite individuel n'efface jamais les conditions collectives qui permettent son expression.
Le paradoxe est d'autant plus frappant que cette réalité fut longtemps assumée par les principaux intéressés eux-mêmes. Avant la rupture politique, Bassirou Diomaye Faye avait publiquement exprimé sa reconnaissance envers Ousmane Sonko, rappelant que ce dernier avait joué un rôle déterminant dans son parcours. Cette reconnaissance n'était alors ni embarrassante ni controversée. Elle apparaissait comme l'expression naturelle d'une fidélité à une histoire commune.
Pourquoi ce qui était hier présenté comme une évidence deviendrait-il aujourd'hui une fiction ?

Cette question dépasse les personnes. Elle touche à ce que l'on pourrait appeler la mémoire politique. Toute organisation politique repose sur une mémoire collective. Celle-ci est faite de sacrifices, de combats, de choix stratégiques et de relations de confiance. Effacer cette mémoire ne modifie pas les faits ; cela transforme seulement le récit que l'on cherche à en faire.
Il faut ici distinguer deux notions souvent confondues : la dette personnelle et la dette politique.

Une dette personnelle crée une obligation entre deux individus.
Une dette politique est d'une autre nature. Elle désigne la reconnaissance du rôle qu'un projet collectif, un parti ou un leadership a joué dans une trajectoire politique. Elle n'impose ni soumission ni obéissance aveugle. Elle exige simplement l'honnêteté intellectuelle de reconnaître les conditions de sa propre ascension.

En ce sens, tous ceux qui ont accédé à des responsabilités grâce à la dynamique politique créée par PASTEF et portée par Ousmane Sonko ont une dette politique envers ce projet. Cette dette n'est pas un lien de dépendance personnelle ; elle est une exigence de vérité historique.
Refuser cette évidence ne change pas les faits. Cela révèle surtout la manière dont le pouvoir peut parfois conduire à réécrire les récits fondateurs.
Or une démocratie ne se fragilise pas seulement lorsque les institutions sont affaiblies. Elle se fragilise aussi lorsque la mémoire politique devient sélective, lorsque les trajectoires sont présentées comme purement individuelles et lorsque les engagements collectifs qui ont rendu possible une victoire sont relégués au second plan.
Les hommes peuvent changer de position. Les alliances peuvent évoluer. Les désaccords sont inhérents à la vie politique. Mais une chose ne devrait jamais être négociable : la fidélité aux faits. Car la reconnaissance n'est pas une faveur. Elle est une condition de la crédibilité politique. Et lorsque les faits deviennent incompatibles avec le récit que l'on souhaite construire, ce ne sont pas les faits qui doivent être réécrits, mais le récit qui doit être interrogé.
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