De la gouvernance au nom du Projet : Les héritiers sans testament

Chronique d'une séparation entre le pouvoir exécutif et sa matrice politique fondatrice, ou quand ceux qui ont conçu la rupture refusent d'en devenir les figurants

C!sko

C!sko

·7 min de lecture
Diomaye et Sonko à dos

Diomaye et Sonko à dos


Le véritable événement politique du 1er juin 2026 n'est pas la formation d'un nouveau gouvernement. Ce n'est même pas le limogeage d'Ousmane Sonko. Le véritable événement est que le parti qui a conçu, porté et incarné le Projet ayant conduit à l'alternance de 2024 a refusé d'apporter sa caution politique au nouvel exécutif.

Image

Ce fait est sans précédent dans l'histoire récente du Sénégal.

Car enfin, un Premier ministre peut être remplacé. Un gouvernement peut être remanié. Des divergences peuvent apparaître au sein d'une majorité. Tout cela relève du fonctionnement normal des institutions démocratiques. Mais il est infiniment plus rare qu'un parti majoritaire refuse de participer à un gouvernement issu de sa propre victoire électorale.

C'est pourtant ce qui s'est produit.

Contrairement à ce que certains tenteront de faire croire, PASTEF n'a pas quitté le gouvernement parce qu'il réclamait davantage de postes ou de privilèges. Le communiqué du Comité exécutif est, à cet égard, particulièrement éclairant. Le parti demandait des clarifications sur des questions qui constituaient précisément le cœur du contrat politique conclu avec les Sénégalais en 2024 : fidélité au programme de rupture, gestion de la dette souveraine, lutte contre la vie chère, poursuite des renégociations stratégiques, lutte contre la corruption, gouvernance judiciaire et architecture du nouvel exécutif. Autrement dit, PASTEF ne demandait pas le pouvoir. PASTEF demandait des garanties sur l'orientation du pouvoir.

La nuance est fondamentale.

Le refus opposé à ces orientations révèle donc un désaccord qui dépasse largement les questions de personnes. Il marque l'apparition d'une divergence plus profonde sur la trajectoire du régime lui-même. Pour la première fois depuis l'alternance, le parti qui a porté la victoire électorale semble considérer que le pouvoir s'éloigne progressivement du projet qui l'a rendu possible.

C'est là que réside le véritable enjeu de cette séquence.

Depuis plusieurs mois déjà, une partie croissante des militants, sympathisants et électeurs observe avec inquiétude un décalage grandissant entre les promesses de rupture formulées durant les années de lutte et les orientations effectivement suivies au sommet de l'État. Le sentiment qui s'installe est celui d'une normalisation progressive du pouvoir.

Comme si l'énergie politique qui avait permis la conquête de l'État était peu à peu remplacée par les réflexes classiques de gestion du pouvoir. Comme si la logique du Projet cédait progressivement la place à la logique du système. Le nouveau gouvernement semble consacrer cette évolution. Car la question fondamentale n'est plus de savoir qui gouverne.

La question est désormais de savoir au nom de quoi l'on gouverne.

Les Sénégalais n'ont pas seulement voté pour des hommes. Ils ont voté pour une vision, pour une promesse de transformation, pour une certaine idée de la souveraineté, de la justice, de la dignité et de la gouvernance publique. Toute la difficulté apparaît lorsque ceux qui ont reçu le mandat électoral commencent à s'éloigner du mandat politique qui leur avait été confié. C'est précisément ce qui nourrit aujourd'hui le malaise d'une partie importante de la base militante.

Un autre phénomène mérite d'ailleurs d'être observé avec attention.

Depuis plusieurs mois, une étrange inversion des positions semble s'opérer dans le débat public. Une partie de ceux qui regardaient avec méfiance, voire avec hostilité, le projet porté par PASTEF durant les années de lutte apparaissent aujourd'hui parmi les soutiens les plus enthousiastes des nouvelles orientations du pouvoir.

À l'inverse, beaucoup de ceux qui ont porté le combat politique, assumé les coûts de l'engagement militant, subi les campagnes de dénigrement, les arrestations ou les sacrifices inhérents à la lutte politique expriment désormais leurs inquiétudes et leurs désaccords.

Ce simple constat devrait interroger.

Car lorsqu'un projet politique commence à rassurer davantage ceux qui le combattaient hier que ceux qui l'ont construit, il devient difficile de soutenir que rien d'essentiel n'a changé. Loin d'être anecdotique, cette recomposition des soutiens constitue souvent un indicateur précieux en science politique.

Les coalitions sociales et politiques qui portent un projet de rupture ne sont jamais neutres. Elles traduisent des attentes, des aspirations et une certaine vision du changement. Lorsque ces coalitions se défont tandis que les anciens sceptiques deviennent les nouveaux soutiens du pouvoir, une question légitime surgit : assistons-nous à l'approfondissement du Projet ou à sa transformation progressive ?

Le nouveau gouvernement semble apporter un début de réponse.

Plus révélatrice encore est la situation de certains responsables politiques qui ont bâti leur renaissance ou leur ascension dans le sillage de PASTEF, de ses combats et de son projet, mais qui ont choisi de demeurer au gouvernement malgré la décision du parti.

Il ne s'agit pas ici de transhumance classique.

Personne n'a changé de parti. Il s'agit d'un phénomène plus subtil : une transhumance intérieure. Le déplacement ne s'opère pas d'une formation politique vers une autre. Il s'opère d'une fidélité au Projet vers une fidélité à l'appareil d'État. Hier, le centre de gravité était la transformation du système. Aujourd'hui, il semble être devenu la préservation de positions au sein du système.

Cette évolution explique en partie le sentiment de dépossession qui traverse aujourd'hui une partie de la base militante. Car ce qui se joue n'est pas seulement un désaccord entre dirigeants. C'est la question de savoir qui demeure le dépositaire légitime du Projet. Le parti qui l'a conçu et défendu pendant plus d'une décennie ? Ou un exécutif qui entend désormais avancer sans lui ?

Le 1er juin 2026 marque ainsi peut-être la fin d'une ambiguïté.

Jusqu'à présent, beaucoup considéraient que le Président, le gouvernement, le parti et le Projet ne formaient qu'une seule et même réalité politique. Les événements récents suggèrent que cette équation n'est plus évidente. Le Projet existe toujours. Le pouvoir existe toujours. Mais les deux ne semblent plus avancer au même rythme ni dans la même direction.

Et c'est peut-être là que réside le véritable tournant politique de l'après-2024. Non pas dans le départ d'un Premier ministre. Mais dans l'apparition d'un gouvernement chargé d'exécuter un projet dont les principaux porteurs ont choisi de se retirer plutôt que de le voir dénaturé.

Cet article vous a plu ?

Abonnez-vous pour recevoir les prochaines réflexions directement par email.

C!sko

À propos de C!sko

𝙇𝙖 𝙃𝙖𝙬𝙡𝙖 𝙬𝙖 𝙡𝙖 𝙌𝙪𝙬𝙬𝙖𝙩𝙖 𝙄𝙡𝙡𝙖 𝘽𝙞𝙡𝙡𝙖𝙝

Ciskovery logo

Transformer nos tweets en articles afin de partager nos avis sur les différents sujets d’actualités.

Contact

iamciskovery@gmail.com

© 2026. Tous les droits réservés. Créé par Zimberland

Instagram logo