Les réactions nées des demandes d’explications et des contrôles de présence annoncés par le ministère au lendemain du Magal de Touba méritent mieux qu’un affrontement stérile entre défenseurs de la foi et tenants de l’autorité administrative. Elles posent une question plus fondamentale : comment concilier, dans un État de droit, liberté religieuse, obligations professionnelles, autorité publique et réalités sociales ?
Aux ministres : l’autorité ne dispense pas de pragmatisme
Le ministre de la Fonction publique est pleinement dans son rôle lorsqu’il rappelle que les agents publics ont des obligations et qu’une absence doit pouvoir être justifiée. Une demande d’explication n’est effectivement pas, en elle-même, une sanction. Mais l’autorité de l’État ne se mesure pas uniquement à la rapidité avec laquelle elle rappelle la règle. Elle se mesure aussi à sa capacité à comprendre le contexte dans lequel cette règle s'applique. Le Magal n’est pas un événement ordinaire dans la société sénégalaise. Son ampleur religieuse, sociale, économique et les déplacements massifs qu’il provoque sont connus de tous. L’État se devait donc d’anticiper cette réalité : organiser en amont la permanence des services, informer clairement les agents, prévoir des mécanismes d'aménagement et assurer la continuité des services essentiels. L’État ne doit pas seulement gérer les conséquences d’une situation ; il doit savoir les prévoir. La fermeté est légitime, mais lorsqu’elle manque de mesure et d’anticipation, elle risque de donner l’impression que l'autorité cherche davantage à s’affirmer qu’à résoudre un problème structurel.
Aux fidèles - fonctionnaires : la foi n’efface pas l’obligation professionnelle
Cette critique de la méthode ministérielle ne doit cependant servir de justification à aucun absentéisme. Le fonctionnaire est au service de l’État et, à travers lui, du citoyen. Il dispose de droits, mais accepte également des devoirs. Une fête religieuse majeure ne constitue pas automatiquement une autorisation individuelle de s'absenter ou de repousser la reprise de son poste. Lorsqu’une absence est prévisible, il appartient à l’agent de prendre ses dispositions : s’informer, solliciter à temps les autorisations requises et prévenir sa hiérarchie conformément aux procédures en vigueur. La liberté religieuse doit être pleinement respectée, mais elle ne peut être confondue avec l'affranchissement des obligations professionnelles. Respecter sa foi et respecter la règle républicaine ne sont pas deux exigences contradictoires.
Aux opposants - citoyens : dénoncer sans enflammer
La responsabilité concerne tout autant ceux qui contestent le pouvoir.
Il est parfaitement légitime de critiquer l’action ministérielle, de questionner sa méthode ou de dénoncer une éventuelle maladresse. C’est même indispensable dans une démocratie vivante. Cependant, transformer un contrôle administratif ordinaire en un affrontement idéologique entre l’État et la religion, ou exploiter les sensibilités religieuses pour attiser la colère, relève d’une posture irresponsable. L’opposition démocratique doit contrôler le pouvoir, non chercher à transformer chaque différend ou maladresse en crise nationale. Critiquer le gouvernement, oui. Enflammer la société pour le fragiliser, non.
À la nation entière : ne confondons pas l’État, le gouvernement et la religion
Cette affaire révèle surtout une confusion institutionnelle qu’il devient urgent de dépasser. Le ministre n’est pas l’État. Le gouvernement n’est pas l’État. Une confrérie n’est pas l’État. Et l’opposition n’est pas l’État. L’État est une institution commune, supérieure aux intérêts particuliers et aux alternances politiques. Dès lors, rappeler que « l’État est au-dessus de nous tous » impose aussi au ministre de se souvenir qu’il est lui-même soumis au droit, aux exigences de la République et à la responsabilité qui accompagne l’exercice du pouvoir. L’agent public, pour sa part, ne peut confondre liberté et absence d’obligation. Le citoyen ne peut opposer systématiquement religion et administration. Et l’opposant ne peut confondre critique démocratique et déstabilisation.
Il reste une question plus structurelle que nous évitons trop souvent : notre calendrier administratif est-il suffisamment articulé aux réalités sociologiques du Sénégal ?
Notre organisation du temps de travail et une grande partie de notre rythme national sont largement hérités de modèles administratifs construits dans un contexte colonial, déconnectés des rythmes religieux, sociaux et économiques réels de notre société. Aujourd’hui, certaines grandes fêtes religieuses provoquent des déplacements de millions de personnes et mettent en pause de fait une grande partie de l'activité du pays. Pourtant, nous continuons parfois à agir comme si ces événements relevaient exclusivement de la sphère privée. Il faut donc avoir le courage de poser la question : l’État doit-il demander à la société de s’adapter continuellement à son calendrier, ou doit-il adapter son organisation aux réalités de la population qu’il administre ?
Repenser le calendrier national ne signifie nullement placer la religion ou un événement religieux au-dessus de la République. Il s'agit plutôt d’instaurer une flexibilité aménagée (par exemple en intégrant officiellement des ponts modulables dans le décompte annuel du temps de travail), tout en garantissant de manière stricte la continuité de l'économie, des urgences médicales et des services de sécurité.
Au fond, l'épisode nous offre une opportunité précieuse de dépasser les réflexes partisans. Au ministre : l’autorité, mais guidée par le pragmatisme et l’anticipation. Aux fonctionnaires : la liberté de culte, mais exercée avec responsabilité professionnelle. Aux citoyens : La force de leurs convictions, mais dans le respect strict des règles communes. Aux opposants : la vigilance critique, mais sans instrumentalisation stérile. À l’État : l’exercice du pouvoir, mais placé avant tout au service de la liberté, de la sécurité et de l’intérêt général.
La véritable souveraineté ne consiste pas seulement à disposer d'institutions propres. Elle consiste aussi à être capable d'adapter nos règles et notre calendrier à la réalité de notre peuple. C’est sans doute la plus grande leçon de cette polémique : une République mature n’est pas celle qui oppose l’État à la société, mais celle qui sait organiser leur coexistence harmonieuse.
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