On a parfois l’impression que les gouvernants vivent sur une autre planète, ou du moins, dans un espace-temps totalement déconnecté du nôtre. C’est exactement ce qui saute aux yeux en lisant l’entretien accordé par le président Bassirou Diomaye Faye au journal Le Soleil, publié ce mercredi 21 octobre 2026.

Pendant que le Sénégal étouffe sous le poids de la cherté de la vie, que le Parlement fasse des enquêtes sur les fonds publics et débat d'une loi de finances rectificative sous tension, et que les syndicats de travailleurs décrètent des grèves générales pour dénoncer le mépris des promesses faites et la dégradation de leurs conditions, le chef de l’État, lui, choisit de parler de ses souvenirs d'enfance devant un vieux poste de télévision en noir et blanc en 1992 et de sa vision poétique des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ).
Il y a de quoi rester pantois devant un tel décalage. Choisir ce moment précis, de crise sociale aiguë et de fronde syndicale, pour disserter sur la flamme olympique et raconter comment le petit garçon de Ndiaganiao rêvait en regardant Carl Lewis relève d'une cécité politique troublante. Les Sénégalais n'ont pas le ventre plein de poésie : ils réclament des actes forts face à l'inflation.
Pour justifier le maintien et le coût faramineux de ces Jeux, attribués en 2018 sous l'ancien régime, le président sort l'argument massue du devoir d'État et de la signature qu'il faut honorer. Alors on est en droit de lui renvoyer la balle : qu'en est-il de la continuité des engagements pris envers les travailleurs sénégalais, les enseignants ou les agents de santé qui, eux, se voient opposer des fins de non-recevoir budgétaires ?
Dire que "l’espoir n'a pas de ligne budgétaire" quand les ménages n'arrivent littéralement plus à joindre les deux bouts est presque insultant. Avec tout le respect dû à la fonction, on rappelle au président que, l'espoir ne nourrit pas son homme. Quand le frigo est vide, que les prix flambent, et que la rue gronde, la philosophie sur l'avenir radieux de la jeunesse en 2050 a des airs de provocation.
On constate que, d'un côté, on impose une cure d'austérité et une rigueur d'orfèvre au peuple sous prétexte d'une "période d'ajustement économique" ; de l'autre, on trouve miraculeusement l'énergie politique et financière pour assumer des investissements colossaux de prestige à Dakar et Diamniadio. Expliquer aux grévistes qu'il n'y a pas d'argent pour leurs revendications ou pour des accords déjà signés, tout en assumant des dépenses pharaoniques pour un événement sportif, c'est chercher les tensions.
En vrai, cet entretien ressemble à une immense opération de communication hors-sol. Là où le pouvoir tente de vendre du rêve et de la fierté internationale à travers le sport, le citoyen lambda et le travailleur fatigué ne voient qu'une fuite en avant, une de plus, face aux urgences du quotidien. Et, comme dirait Saneex : "May nu thiiep nu dound". Car, pour gagner des médailles ou avoir le temps ou le lux de regarder une télé, il faut payer des factures.
La lettre Ciskovery
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